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Libres-propos sur les Jésuites

Ceux-ci  sont maintenant  peu nombreux, comptent parmi eux des érudits, et disposent toujours  de la même organisation militaire qu’à leur naissance, avec le dernier Pape  sorti de leurs rangs.

Au lieu de les juger, ce qui appartient au tribunal de l’Histoire ou Jugement dernier, qu’il nous soit permis de livrer quelques confidences, souvenirs et faits peu connus qui forment ce tout inaccessible le plus souvent aux contemporains  précipités  et à courte vue, surtout dans notre pays « trop  enclin aux semi-vérités », suivant un propos des Frères Grimm allemands qui instruisirent la jeunesse européenne par leurs contes recueillis aux sources d’une vieillesse paysanne interrogée par eux.

Je décrirai donc les Jésuites que j’ai connus aux Collège, qu’on dirait maintenant lycée, dont  la fonction traditionnelle, encouragée en France par l’Etat républicain néojacobin, était de fournir, dans l’espoir d’une revanche, des officiers préparés aux Ecoles militaires, depuis la raclée  terrible que la France impériale  avait subie en 1870, lorsque Napoléon III crut que sa campagne contre la Prusse jouirait des mêmes facilités qu’en 1807, au temps heureux où la complicité maçonnique des Illuminati ouvrait les portes des citadelles. Bismarck, que l’Eglise Catholique, en la personne de Léon XIII, distinguera en lui décernant l’ordre  des chevaliers du Christ pour avoir arrêté en Allemagne l’anticléricalisme causé originairement (ce qu’on affecte  d’ignorer) par les insolences ou turbulences politiques des évêques  des minorités polonaises de l’Est,  au duché de Posen (aujourd’hui Posnan), avait su assainir le pays.

Ayant obtenu, ceci dit en toute jovialité,  comme Descartes, l’autorisation de se présenter tardivement à la reprise des  cours de l’après-midi, pour des raisons d’éloignement,  l’ auteur de ces lignes se voit marcher silencieusement, chaque jour, seul dans la galerie de tableaux évoquant la guerre de 70, les combats de Gravelotte, Sedan, etc… avec ces  impressionnants casques à pointe (que le roi de Prusse  Frédéric Guillaume IV avait  imposés à son pays pour rappeler les grandeurs médiévales et leurs  corporations, supérieures à ses yeux au désordre libéral et révolutionnaire qu’il avait su, seul  en Europe, par son énergie, mater en 1848), qui le fascinait plus que les habits de nos braves  soldats souvent mal commandés.

Je ne parlerai point d’affaires de mœurs, qui souillèrent de nombreux établissements, dont le mien. Ils existèrent, mais n’évoquerai  que des Pères qui  furent héroïques, savants et se sacrifièrent pour notre élévation. Les uns gagnaient le Ciel, quelques-uns retenaient leur place en Enfer. Mon professeur de philosophie était au nombre des premiers. Prisonnier en 1940, il fut de ces chrétiens et  prêtres qui demandèrent à leur compagnon de captivité Jean-Paul Sartre de composer une pièce de théâtre pour la Nativité, que nous appelons, d’un vieux mot germanique, s’il m’est permis de donner mon opinion, Noël, ou, en « bas allemand », « Nohte im All » la nuit (solsticiale) dans l’univers. Le philosophe et excellent dramaturge, sera libéré très vite par intervention de ses camarades de l’Ecole Normale Supérieure de la parisienne  rue d’Ulm (aujourd’hui démantelée), dont Robert Brasillach. Ce professeur, le Père Gonzague Duvoisin, qui, en 1959, nous lut en classe de philosophie-lettres, ce beau texte chrétien de Sartre, devait retourner en France après le désastre européen pour constater que ses parents limousins venaient d’être inhumés au carré des fusillés, abattus révolutionnairement par les terroristes de l’autoproclamé colonel Guingouin, non pas au motif de collaboration, mais, comme je l’ai lu dans son  mémoire dactylographié communiqué par un défunt Père jésuite gersois de l’ancienne Bibliothèque de la rue des Fleurs à Toulouse et chartiste, le Père  de Gensac, pour des raisons sociales, au seul crime d’être des propriétaires fonciers !

Un ami mon professeur jésuite de philosophie fut l’un de nos meilleurs germanistes, germanophile aussi, il faut bien le préciser,  picard natif de Corbie,  jadis siège d’une université de grande réputation européenne,  créée par Philippe II d’Espagne,  et spécialiste du philosophe munichois Schelling, le Père Xavier Tillette auquel l’auteur  dut la connaissance du philosophe et proche successeur de Kant à la chaire de Königsberg, Jean Frédéric Herbart.

Ce savant et modeste  Jésuite pleurait devant moi en déplorant que Rome demandât la vente du château de Gouvieux, près de Chantilly, donné, à la fin de la dernière guerre,  à la Compagnie par  un Rothschild et qui enfermait la meilleure bibliothèque de philosophie d’Europe. Le château fut repris par une société d’ordinateurs US. Et le trésor de cette grande bibliothèque sera  dispersé, ses trésors de Chine, notamment des cartes de géographie, vendus à Sotheby, à Londres.

Les Jésuites eurent-ils des martyrs ? Oui, partout, mais particulièrement en Ecosse et en Angleterre où ils furent ignoblement torturés. Dans une conférence donnée à  l’université d’Ispahan, il y a dix ans environ, je citais ainsi  le martyre d’un Père théologien de la Sorbonne, traité affreusement, écorché vif,  sous Henri IV et que je comparais, devant ces étudiants et étudiantes chiites attentifs,  au martyre d’Hussein, le petit-fils du Prophète.

Leur chef prestigieux et fondateur, Ignace de Loyola,  auteur d’une Constitution achevée d’être rédigée après lui, et d’Exercices Spirituels, fut un réel aristocrate : ses successeurs furent en partie des marranes, il est vrai. Mais l’esprit militaire  de la Société  a été imprimé à des générations par ce soldat basque  blessé  de Pampelune, en combattant des Français occupés à rosser  partout  les alliés des Germains. A chaque âge, sa guerre d’Espagne !

Défense des Jésuites par Leibniz, Voltaire  et Frédéric Le Grand

Ils furent des éducateurs, patients et efficaces, développant ce qui est perdu aujourd’hui, l’autonomie de la réflexion, la recherche du silence qui nous fit entendre naturellement, comme par une  habitude acquise, cette définition par Platon, dans son dialogue « Théétète »,  de la pensée : « l’entretien continu et silencieux de l’âme avec elle-même ». Leur principal outil était la retraite spirituelle qui fut malheureusement raccourcie en 1934, par un Jésuite de Barcelone, et perdit ainsi de sa profondeur.

Cette  retraite silencieuse de plusieurs jours reposait sur la dite « contemplation de lieu », laissant l’âme silencieuse, par un effort du corps,  obliger l’esprit à s’attacher par l’imagination  à tel ou tel moment de la vie du Christ. La formule devait avoir un effet pratique, et le résultat se formulait  ainsi : être  « contemplativus in actione », contemplatif dans l’action.

René Descartes (31 mars 1596-11 février 1650), leur élève au collège Henri IV de la Flèche,  et ingénieur militaire, qui servit l’Empereur d’Allemagne et participa comme artilleur au siège de Prague, assistant au triomphe de l’Empereur,  avait été formé à cette discipline de la méditation, et chacun devrait savoir  qu’il fut défendu par son éducateur et correspondant  le Père Denys Mesland qui fut missionnaire en Amérique.

Parmi les marranes célèbres actifs dans l’ordre, outre, issu d’une lignée de dits nouveaux chrétiens, ou juifs christianisés, Diego ou Jacques  Lainez (1512-1565), successeur direct d’Ignace, supérieur général de la Compagnie, et qui participa au Concile de Trente,  est à signaler le  Père Alexandre  dit de  Rhodes, né en Avignon, le 15 mars 1591, inhumé à Ispahan le 5 novembre 1660, qui créa une translittération latine du langage vietnamien toujours en usage.

Dans leur « ratio studiorum » ou programme d’études, le philosophe officiel de la  Compagnie de Jésus, comme nous l’avons lu sur un document latin officiel, était Aristote. Et cela se traduit dans la formule latine bien connue, « pour une plus grande gloire de Dieu », ad majorem Dei gloriam, car Dieu peut être pensé comme possible, non contradictoire, mais non pas l’objet d’une fusion ou d’une intuition intellectuelle pure. Il n’est pas grand,  comme on le  dit étourdiment, mais plus grand que nos représentations, selon la formule  également musulmane plus aristotélicienne, en effet, que platonicienne.

Voltaire fut, sept ans,  leur élève et son  principal maître Jésuite de haute noblesse bretonne et française qui prit de nom de Tournemine, l’estimait fort et loua en privé  sa première tragédie « Œdipe » composée à 18 ans et représentée à la Comédie Française. Lorsqu’un jour  le philosophe français, qui mérite ce titre car il eut un système complet,  poussé par la passion politique et l’emballement propre à nos compatriotes, pressa le Grand Roi en Prusse Frédéric II d’imiter les souverains catholiques d’Europe qui suspendaient, avec, au reste, l’assentiment du pape,  les activités de l’ordre, après des déboires commerciaux à Marseille (en liaison avec les Antilles et des spéculateurs) ayant entraîné des faillites, le  Grand Roi lui fit observer qu’il  devait son  propre art d’écrire à leur qualité d’éducation.

Et de fait, Voltaire qui admirait les Jésuites comme éducateurs eut cette parole  prophétique après leur expulsion de France : « Nous sommes débarrassés des renards, mais nous n’en serons que mieux la proie des loups » Qui le nierait ?

La Prusse (près de la moitié de Berlin, après l’annexion de la Silésie,  était alors catholique) les accueillit, tout comme la Russie de la princesse allemande de Saxe-Anhalt, la  tsarine Catherine II,  où ils eurent une influence importante, notamment  à Odessa. De même, au début de la Réforme, plusieurs savants jésuites, pourtant mobilisés dans la Contre-Réforme, furent accueillis comme professeurs de science à l’université de Königsberg/Prusse, aujourd’hui sous occupation russe.

Comment la philosophie classique les  a-t-elle jugés ?  Leibniz, ce génie universel allemand, qui inventa le calcul différentiel et infinitésimal, loue leur système d’éducation, tout en marquant ses limites. Il écrit en latin  à Vincent  Placcius (1642-1699) professeur allemand de droit,  d’éloquence et de morale : « J’ai toujours pensé comme vous, qu’on réformerait le genre humain, si l’on réformait l’éducation de la jeunesse… Je conviens que les Jésuites pourraient faire de grandes choses, surtout quand je considère que l’éducation des jeunes gens fait en grande partie l’objet de leur institut religieux. Mais à en juger par ce que nous voyons aujourd’hui, il s’en faut bien que le projet ait répondu à l’attente : et je suis bien éloigné de penser sur ce point comme Bacon, qui, lorsqu’il s’agit d’une meilleure éducation, se contente de renvoyer  aux écoles des Jésuites. » (cf. « Esprit de Leibniz », par l’abbé Emery,  tome second, pp.120-1).

Dans  une lettre  datée de Paris le 7 février 1746,  à son ancien supérieur  du Collège parisien Louis Le Grand, le Père de la Tour, Voltaire, à l’âge de la maturité,  célèbre leur éducation et leurs vertus : « Pendant les sept années que j’ai vécu dans  leur maison, qu’ai-je vu chez  eux? La vie la plus laborieuse, la plus frugale, la plus réglée: toutes leurs heures partagées  entre les soins qu’ils nous donnaient  et les exercices de leur profession austère .J’en atteste  des milliers d’hommes  élevés  par eux comme moi; il n’en est pas un qui me démentira.(…) J’ai été élevé pendant sept ans chez des hommes  qui se donnent des peines gratuites et infatigables  à former l’esprit et le cœur de la jeunesse. Qu’on mette en parallèle  les Lettres Provinciales (satire de Pascal  contre la morale des Jésuites) et les sermons du Père Bourdaloue: on apprendra dans les premières  l’art de la raillerie, celui de présenter des choses indifférentes sous  des  faces criminelle , celui d’insulter avec éloquence; on apprendra avec le Père Bourdaloue à être sévère à soi-même et indulgent pour les autres. Je demande alors  de quel côté est  la vraie morale et lequel  des deux livres est utile aux hommes ? »

Une famille de Jésuites, celle de Léon Degrelle

L’illustre Belge qui voulut ressusciter l’ancienne Bourgogne au sein de l’Europe, eut près d’une dizaine d’oncles Jésuites, en un siècle, à partir de 1841, tous nés dans les Flandres françaises, aux frontières  impériales,  à Solre-le-Château et qui faisaient nécessairement  leur noviciat  dans la Province limitrophe de Belgique, selon la dénomination de la Compagnie de Jésus, car celle-ci ne reconnaissait pas l’annexion française, ses membres ayant, avec leurs fidèles, défendu Arras en 1640 contre les troupes royales de Louis XIII.

Le dernier Père Degrelle S.J. se prénommait Henri, mort en 1941 et Léon Degrelle évoqua à notre demande ces repas du Dimanche  où les oncles venaient l’interroger, enfant,  en grec et qu’il devait répondre en latin !

Après la guerre,  nous confia au début des années 90,  Léon Degrelle chez son secrétaire Raimond Van Leeuw, à Madrid, le recteur du Collège de Namur dit par téléphone  au ministre des affaires étrangère d’Espagne ayant fait ses études en Belgique, qu’il connaissait bien et dont il avait,  si ma mémoire est fidèle, été le confesseur, que sans vouloir par ailleurs  intervenir dans les décisions politiques,  il devait néanmoins l’avertir  que s’il livrait Degrelle, il était en état de péché mortel ! « Sachez-le ! »

Un Degrelle avait été, s’il m’en souvient bien,  au XIXe siècle, recteur du collège de Namur.

Des Jésuites, Degrelle avait conservé cette idée d’un Dieu qui nous comprend mais est, me dit-il sur son balcon de Malaga, par lui-même incompréhensible ou ne saurait être embrassé par l’intelligence humaine, idée rien que partiellement atteinte dans un abandon absolu, « jusqu’au cadavre, comme un bâton dans la main de Dieu », perinde ac cadaver sicut baculum in manu Dei.

Pierre Dortiguier

Pierre Olivier

Commentaires (3)

  1. Italo Vernazza dit :

    Cher Monsieur,
    Merci pour un texte d’une si grande qualité (et quel dommage que nous nous soyons naguère manqués pour — j’espère — trois fois rien, au pays des frères Grimm!).
    Aux jésuites, mon père préféra — pour mon instruction — les oratoriens (« -Rien. » répondit l’écho) bien que mon oncle ait été lié d’amitié avec don Pedro Arrupe y Gondra (28e General et contemporain de mon père à quelques jours près) au prétexte qu’à la différence des premiers, les seconds ne laissaient pas d’empreinte. J’y perdis en qualité, mais j’y gagnai en indépendance car ayant pu observer nombre de produits exceptionnels de l’éducation jésuitique (notamment notre ami commun, ce Professeur qui importune tant ceux qui rongent nos peuples, et notre hôtesse fameuse qui tire à boulets rouges sur Churchill et sur son sbire « Butcher » Harris; ces enthousiastes de la grillade terroriste appliquée aux populations des villes allemandes) qu’ils en sortent croyants ou en se revendiquant non-croyants, voire anticléricaux; ils n’en demeurent pas moins formés à vie au système de pensée de la Compagnie. Et vous saviez mieux que moi d’où leur vient cet art de bien formuler une question pour en tirer l’unique réponse utile: celle qui permet d’aboutir. Quant à savoir si c’est toujours « A M D G »… je ne puis que l’espérer… car il existe une autre spécialité chez les jésuites: on les trouve souvent où on les attendait le moins… et c’est souvent trop tard!
    (Copie à deux amis qui, eux, eurent la chance d’être du voyage.)

  2. Italo Vernazza dit :

    Erratum:

    au lieu de « et vous saviez mieux que moi » merci de lire  » et vous savez mieux que moi ».

  3. Gérard Gaudin dit :

    Le Gloria vient à mes lèvres…in excelsis Deo…

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